Par Valentin Chesneau-Daumas
Dans un souci de respect de la vie privée, les noms de famille ne sont volontairement pas cités.
Le 7 décembre 1988, la région du Shirak est touchée par deux terribles tremblements de terre à quelques minutes d'intervalle. A 11h41 précisément une faille de 20 kilomètres de long s’ouvre provoquant un séisme ressenti de Tbilissi jusqu’à la frontière iranienne.
Une cicatrice jamais refermée
Quand la secousse est arrivée, Samvel était avec sa famille et celle de sa sœur dans un appartement du centre ville. Les 10 personnes miraculeusement en sortent indemnes mais quand il s’en est extirpé, plus aucun bâtiment n’était debout. Les gyumretsi avaient tous perdu une mère, un père, une grand-mère ou un frère.

Immeubles effondrés
Les deux vagues sismiques l’une de forte puissance, l’autre modérée, respectivement de 6,9 et de 5,8 sur l'échelle de Richter, ont réduit Gyumri, Spitak et tous les villages du nord-ouest de l'Arménie à des tas de gravas et à des cimetières à ciel ouvert.
La catastrophe a laissé les sinistrés dévastés. “Je n’ai jamais arrêté de peindre depuis que j’ai 5 ans. Les mois qui ont suivi la catastrophe, je me sentais vide. Je ne voyais que du noir, j’essayais de faire des esquisses, mais rien n’apparaissaient sur les toiles. C'était la seule période de ma longue vie où je n’ai pas peint”. Samvel est un artiste peintre septuagénaire qui habite avec sa femme dans un “domik”, des petites constructions faites avec des conteneurs métalliques qui ont été utilisés à l’origine pour acheminer de l’aide humanitaire. Sa maison est située en périphérie de l’actuelle Gyumri, au cœur du quartier universitaire alors flambant neuf en 1988, qui fut le symbole d’une ville prospère et pleine d’avenir. Aujourd’hui, il n’en reste rien si ce n’est quelques ruines éparpillées au milieu des terrains vagues. D’après Armstat, dans la seconde plus grande ville d'Arménie, près de la moitié des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté national (2023). A son apogée, la cité comptait près de 230 000 âmes. Selon les derniers relevés, ils sont dorénavant seulement 110 000 habitants, et ce chiffre est en constante diminution.
Samvel et sa femme font partie des 500 000 personnes (Armenpress) qui se sont retrouvés sans toit, rescapés d’une catastrophe qui a emporté 25 000 à 50 000 vies. Ce jour-là, la fracture s’est ouverte à quelques mètres seulement sous la surface, dans un quartier hérité de l’urbanisme soviétique et construit avec des matériaux de piètre qualité. À 11h41, la plupart des habitants étaient au travail, les enfants à l’école et les aînés se regroupaient pour passer le temps. Une petite minute a suffit pour passer du calme au chaos. La catastrophe a laissé dans la région une plaie béante jusqu’aujourd’hui. Samvel et sa femme vivent toujours au même endroit, 38 ans plus tard.

Samvel vit dans ce “domik” depuis plus de 35 ans
Des conteneurs humanitaires devenus habitats permanents
Quand Mikhaïl Gorbatchev a appris la nouvelle, il était en déplacement aux Etats-Unis. Le leader de l’Union Soviétique, alors sur son crépuscule, est immédiatement rentré à Moscou et a demandé de l’aide à la communauté internationale. De nombreux pays ont réagi et ont envoyé, via des conteneurs métalliques, des vivres et du matériel en très grande quantité. Il s’agissait d’une solidarité internationale sans précédent. Quand l’URSS s’est effondrée à peine deux ans plus tard, emportant avec elle tout le soutien financier et les chantiers initiés pour rebâtir la région, les espoirs de beaucoup d'arméniens ont disparu dans une brèche béante. L’Arménie tout juste indépendante avait d’autres priorités, dont la construction d’une identité, d’une constitution et d’une société stable. Elle a laissé les naufragés au milieu de la tempête. “A la suite de la vague de soutien venue de l’étranger, j’ai reçu une offre de Pologne pour y vivre, ma famille et moi. On m’a même proposé un atelier pour pouvoir continuer de peindre. La situation à Gyumri était terrible, et la ville manquait de main d'œuvre pour orchestrer la reconstruction. J’ai donc été interdit de quitter le territoire et mon visa a été déchiré devant mes yeux. Je me suis donc installé dans un “domik”, de manière temporaire. C’est ce que je pensais à l’époque,” continue Samvel dont l’exemple illustre dramatiquement la précarité et le manque de tout auquel ont fait face les locaux.

Quartier au nord de Gyumri, qui a commencé à être reconstruit, puis laissé à l’abandon depuis la fin de l’URSS
La population s’est organisée avec les moyens disponibles. Les conteneurs qui avaient acheminé l’aide ont été reconvertis en habitations temporaires. Assemblages de plusieurs conteneurs, ouvertures de fenêtres et installations électriques sommaires ont créé un habitat unique au monde. Les “domiks”, du russe “petites maisons”, étaient nés.


“Domiks” à Gyumri
Nous sommes en 2026 et le centre ville de Gyumri a été joliment reconstruit, en prenant soin de laisser des traces indéniablement empreintes de mélancolie, comme le clocher effondré de l'église Saint-Sauveur, exhibé tristement à la manière d’une relique au pied du monument flambant neuf. En revanche, lorsque l’on s'éloigne de quelques centaines de mètres du centre ville, c’est un tout autre décors qui se dresse, parsemé de ruines et de routes s’apparentant à des chemins boueux. C’est là en majorité qu’on trouve les près de 3000 familles les plus pauvres qui habitent toujours dans ces logements de fortune.
La maison de Sevak est plantée derrière la gare routière. Sa femme est cuisinière, sa fille poursuit ses études, et son fils “a servi dans l’armée de la république en tant que soldat”, dit-il fièrement. Il est parti au service militaire à 18 ans, initialement pour 2 ans, mais il n'est revenu que récemment, après une décennie de bons et loyaux services. Désormais, il envisage de partir en Europe, pour éventuellement trouver un emploi là-bas.
Le père de famille travaille dans le bâtiment, mais seulement l’été, l’hiver le boulot se fait rare. Après le tremblement de terre, il s’est installé dans ce quartier de Gyumri, sur sa terre natale. Il ne voyait pas comment faire autrement. Il nous avoue qu’il est pris de tristesse quand il constate la situation de précarité que sa famille endure. Aucune suite favorable de la part du gouvernement ne leur a été accordée pour toutes les demandes de régularisation qu’ils ont entrepris jusqu’alors. Ils ne sont pas propriétaires de la parcelle sur laquelle ils sont installés, mais seulement des murs. Très récemment, après des années d’attente, une lettre est arrivée proposant à Sevak d’acheter le parcelle de terre, et d’officialiser l’adresse auprès des services nationaux. “Le prix est ridiculement élevé”, confie t-il. Près de 2 250 000 drams (5 000€). Ce ne sera donc pas pour demain…
Leur situation est relativement rare (moins de 500 cas depuis près de 40 ans, d’après les ONG locales comme Shirak Center) car, de murs en métal sans isolation, la famille a transformé l’habitation en foyer plus confortable et durable. Les services de l’Etat estiment donc qu’ils ont le droit à cette pérennisation. La situation de Sevak est exceptionnelle car la plupart des ménages demeurant dans ces “domiks” de fer constituent la part de la population la plus défavorisée et la plus fragilisée: les personnes âgées.


Intérieur d’un “domik” inondé/ Samvel et Nasik au seuil de leur logement
L'impasse des politiques publiques
Pour le triste trentième anniversaire du tremblement de terre en 2018, l’agence de presse officielle de l'Arménie Armenpress a communiqué le chiffre de 66 400 familles réfugiées relogées grâce à “divers programmes”. Mais le gouvernement a tout de même nuancé en indiquant que 542 d’entre elles restent sans logement. D'après Tania Arzoumanian, alors chef du département de la gestion du fonds des logements et des infrastructures des communes du comité de la construction urbaine d’Arménie, la situation aurait été résolue à l’horizon 2020.
Mais les affaires ne se sont visiblement pas améliorées car en 2021 le gouvernement de Nikol Pashinyan a publié son programme officiel pour la période 2021-2026. Dans la rubrique dédiée au développement territorial, on peut notamment lire que “le gouvernement envisage de poursuivre le processus de réhabilitation des familles résidant dans des constructions temporaires érigées après le tremblement de terre (1988), de démolir ces constructions et de restaurer l'environnement urbain des territoires”. Au-delà de ces revendications plutôt vagues, il a fallu attendre le 13 Octobre 2022 pour voir publié par le gouvernement l’article 1601-N. Les objectifs étaient clairs: démanteler les “structures non-permanentes” présentes sur des terrains appartenant à l’Etat (pour rappel, la plupart des habitants sont propriétaires des murs mais pas des terrains, qui sont propriété de l’Etat ou de la ville de Gyumri), et reloger durablement les familles. D'évidence, tout foyer alors non recensé par la municipalité ne bénéficiera pas de ce vaste programme. Pour éviter un déplacement du problème, il est précisé que toute famille tentant de reconstruire une structure temporaire sur un autre terrain public après la démolition du sien, se verra expulsée dans les cinq jours.
Plutôt que de reconstruire lui-même, l’Etat de Nikol Pashinyan fournit un certificat au logement, qui n’est ni plus ni moins qu’un titre de créance, d’une valeur calculée en fonction de critères familiaux, et garanti par l'État. Il est valable sur le marché privé, avec une durée limitée, et n’est délivré que si l’habitation temporaire a été totalement détruite, preuve à l’appui. Ces conditions sont particulièrement strictes mais garantissent que les familles ne reviennent pas dans leur “domik” après avoir acheté puis revendu un appartement, comme ça s’est vu, dans de rares cas, par le passé. Toutefois, des statistiques précises et officielles sont difficiles à obtenir car désormais la situation des habitants des “domiks” est mélangée dans les rapports avec celle des déplacés d’Artsakh.
Des ONG qui oeuvrent au quotidien
Il suffit de marcher dans Gyumri pour se rendre compte qu’en 2026 la situation est loin d'être sous contrôle. Au croisement d’une rue boueuse une femme balaye devant chez elle. Armenouhi vit avec son mari, sa fille, son fils et ses cinq petits-enfants dans un logement construit à partir de plusieurs conteneurs. C’est la fourmilière dans la petite baraque de deux chambres et un salon. Il est encore tôt et tout le monde se prépare dans une agitation très organisée. Chaque petit espace à son usage.
Armenouhi explique que la vie ici est rude et que les hivers sont glaciaux. Il neige à gros flocons dehors et le thermomètre affiche -18°C. Le poêle qui trône au centre de la pièce chauffe seulement la journée pour économiser au maximum. Quand l’hiver est long, la facture peut monter à près de 200 000 drams (450€) pour le bois. “Avant, il y avait des aides pour les familles avec des enfants, désormais on doit se débrouiller par nous-même. Depuis 2 ans il n’y a plus rien, l’Etat nous demande de travailler mais à quoi bon quand c’est pour gagner 3000 (7€) drams par jour? ”.
Elle explique que les “domiks” les plus proches de l'iconique “fontaine de fer”, qui trônait au cœur du quartier universitaire ont été détruits récemment, de manière à rendre la zone plus attrayante pour les quelques touristes nostalgiques des temps soviétiques qui viennent rendre hommage à son créateur Arthur Tarkhanian. Étrange paradoxe et sens des priorités des gouvernements successifs qui ont, pas ou peu, agi pour rendre à Gyumri sa grandeur d’autrefois. Armenouhi cite souvent le nom de Vahan Tumasyan, connu par tous dans la petite cité du Shirak. “Il nous aide tous pour nous chauffer l’hiver”.

Le symbole de Gyumri, la Fontaine de fer
Vahan Tumasyan est le fondateur et directeur de l’ONG Shirak Center, du nom de la région dont Gyumri est la capitale. La mission principale de l’organisation, depuis près de vingt ans d’existence, est de venir en aide aux familles les plus démunies. Après avoir travaillé au sein d’une entité gouvernementale chargée de l’avenir des sinistrés, il est lucide: aucune action ne sera faite venant d’en haut. Pour lui, il est temps d’agir d’en bas. “A part collecter des statistiques sur les “domiks”, nous ne faisions pas grand chose, nous n’agissions pas.” Pour Tumasyan, le gouvernement n’a fourni aucun appartement ou maison aux familles. “Sur les vingt années de notre existence, nous avons sorti 270 familles de la pauvreté. Nous avons acheté des appartements dans le nouveau quartier de Mush, et pour les autres, nous faisons notre maximum et distribuons quasi quotidiennement du bois de chauffage en hiver, de la nourriture, des vêtements, des sacs, etc.”.
Les chiffres de l’ONG parlent de 2 720 “domiks” encore à Gyumri dont 300 sont vides et inhabitables. En dehors des “domiks” comptabilisés dans les relevés officiels, il évalue à 3 000 – 4 000 le nombre d’habitants qui occupent toujours des bâtiments partiellement ruinés, dans des conditions extrêmement difficiles, et qui attendent leur réhabilitation depuis près de quatre décennies. “Par exemple, hier, nous avons rendu visite à des personnes vivant dans un dortoir en mauvais état depuis des années. Nous leur avons apporté du bois de chauffage. Ces personnes ne sont pas comptabilisées parmi celles qui vivent dans des “domiks” car elles vivent dans des maisons en briques. Mais souvent, celles-ci sont en bien pire état que les “domiks”. Il existe de nombreuses familles dans cette situation, et personne n'en parle”.


Rita, Xanum et Jora
L’Arménie peine clairement à reloger un nombre important de personnes, qui continuent de vivre dans des conditions indignes. Malgré une politique affichée comme ambitieuse par Nikol Pashinyan, les progrès restent limités et, sauf exceptions, la situation a peu évolué. Certaines ONG, telles que Casa ou le Shirak Center, s’efforcent d’apporter des solutions grâce notamment au soutien généreux de donateurs de la diaspora, mais la route demeure longue avant d’assurer une véritable stabilité à l’ensemble des sinistrés du tremblement de terre.
Civilnet











